Nos 2 précédents DVD de cette année ont tenté de répondre aux questions suivantes : qu'est-ce qu'évangéliser (quel est donc cet évangile à transmettre ?) et comment évangéliser ? Aujourd'hui, avec vous, j'aimerais regarder plus précisément à qui cette mission est confiée. Comme pour les deux premiers DVD, nous prendrons comme guide l'exhortation apostolique Evangelii nuntiandi du pape Paul VI. Aujourd'hui, c'est donc à propos de l'Eglise que j'aimerais parler car elle est le sujet de l'évangélisation. Qu'est ce que cela veut dire?
I. DU CHRIST ÉVANGÉLISATEUR À UNE ÉGLISE ÉVANGÉLISATRICE
a) Témoignage et mission de JésusLe témoignage que le Seigneur donne de lui-même et que saint Luc a recueilli dans son Evangile — “ Je dois annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu ”— a sans doute une grande portée, car il définit d’un mot toute la mission de Jésus : “ Pour cela j’ai été envoyé ”. Ces paroles prennent toute leur signification si on les rapproche des versets antérieurs où le Christ venait de s’appliquer à lui-même le mot du prophète Isaïe : “ L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres ”.
Proclamer de ville en ville, surtout aux plus pauvres qui sont souvent les plus accueillants, la joyeuse annonce de l’accomplissement des promesses et de l’Alliance proposées par Dieu, telle est la mission pour laquelle Jésus se déclare envoyé par le Père. Et tous les aspects de son Mystère — l’Incarnation elle-même, les miracles, l’enseignement, le rassemblement des disciples, l’envoi des Douze, la croix et la résurrection, la permanence de sa présence au milieu des siens — font partie de son activité évangélisatrice.
b) Jésus, premier EvangélisateurJésus lui-même, Évangile de Dieu, a été le tout premier et le plus grand évangélisateur. Il l’a été jusqu’au bout : jusqu’à la perfection, jusqu’au sacrifice de sa vie terrestre. Évangéliser : quelle signification cet impératif a-t-il eue pour le Christ ? Évangélisateur, le Christ annonce tout d’abord un Règne, le Règne de Dieu, tellement important que, par rapport à lui, tout devient “ le reste ”, qui est “ donné par surcroît ”. Seul le Règne est donc absolu et il relativise tout ce qui n’est pas lui. Comme noyau et centre de sa Bonne Nouvelle, le Christ annonce le salut, ce grand don de Dieu qui est libération de tout ce qui opprime l’homme mais qui est surtout libération du péché et du Malin, dans la joie de connaître Dieu et d’être connu de lui, de le voir, d’être livré à lui. Tout cela commence durant la vie du Christ, est définitivement acquis par sa mort et sa résurrection, mais doit être patiemment conduit au cours de l’histoire, pour être pleinement réalisé au jour de l'avènement définitif du Christ. Ce Règne et ce salut, mots-clés de l’évangélisation de Jésus-Christ, tout homme peut les recevoir comme grâce et miséricorde, et pourtant simultanément chacun doit les conquérir par la force — ils appartiennent aux violents, dit le Seigneur — par la fatigue et la souffrance, par une vie selon l’Evangile, par le renoncement et la croix, par l’esprit des béatitudes. Mais, avant tout, chacun les conquiert moyennant un total renversement intérieur que l’Evangile désigne sous le nom de “ metanoia ”, une conversion radicale, un changement profond du regard et du cœur.
c) Prédication infatigable et signes évangéliquesCette proclamation du Royaume de Dieu, le Christ l’accomplit par la prédication infatigable d’une parole dont on dira qu’elle ne trouve d’égale nulle part ailleurs : “ Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! ” ; “ Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche ” ; “ Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! ”. Ses paroles dévoilent le secret de Dieu, son dessein et sa promesse, et changent par là le cœur de l’homme et son destin.
Mais il réalise également cette proclamation par d’innombrables signes qui font la stupeur des foules et en même temps les entraînent vers lui pour le voir, l’écouter et se laisser transformer par lui : malades guéris, eau changée en vin, pain multiplié, morts qui reviennent à la vie. Et entre tous, le signe auquel il donne une grande importance : les petits, les pauvres sont évangélisés, deviennent ses disciples, se réunissent “ en son Nom ” dans la grande communauté de ceux qui croient en lui. Car ce Jésus qui déclarait : “ Je dois annoncer la bonne nouvelle du Royaume de Dieu ” est le même Jésus dont Jean l’Evangéliste disait qu’il était venu et devait mourir “ pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ”. Ainsi achève-t-il sa révélation, en la complétant et en la confirmant, par toute la manifestation qu’il fait de lui-même, par paroles et œuvres, par signes et miracles, et plus particulièrement par sa mort, par sa résurrection et par l’envoi de l’Esprit de Vérité.
d) Evangélisation, vocation propre de l’EgliseL’Eglise a une vive conscience que la parole du Sauveur — “ Je dois annoncer la bonne nouvelle du Royaume de Dieu ” — s’applique en toute vérité à elle. Elle ajoute volontiers avec saint Paul : “ Pour moi, évangéliser ce n’est pas un titre de gloire, c’est une obligation. Malheur à moi se je n’évangélise pas ! ”. Évangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser, c’est-à-dire pour prêcher et enseigner, être le canal du don de la grâce, réconcilier les pécheurs avec Dieu, perpétuer le sacrifice du christ dans la sainte messe, qui est le mémorial de sa mort et de sa résurrection glorieuse. Quiconque relit dans le Nouveau Testament les origines de l’Eglise suit pas à pas son histoire et la regarde vivre et agir, voit qu’elle est liée à l’évangélisation par ce qu’elle a de plus intime.
L'Église naît de l’action évangélisatrice de Jésus et des Douze. Elle en est le fruit normal, voulu, le plus immédiat et le plus visible : “ Allez donc, de toutes les nations faites des disciples ”. Or, “ ceux qui accueillirent la Parole furent baptisés et environ trois mille se sont réunis à eux... Et le Seigneur augmentait tous les jours ceux qui embrassaient le Salut ”.
Née par conséquent de la mission, l’Eglise est à son tour envoyée par Jésus. L'Église reste dans le monde lorsque le Seigneur de gloire retourne au Père. Elle reste comme un signe à la fois opaque et lumineux d’une nouvelle présence de Jésus, de son départ et de sa permanence. Elle le prolonge et le continue. Or, c’est avant tout sa mission et sa condition d’évangélisateur qu’elle est appelée à continuer. Car la communauté des chrétiens n’est jamais close en elle-même. En elle la vie intime — vie de prière, écoute de la Parole et de l’enseignement des Apôtres, charité fraternelle vécue, pain partagé — n’a tout son sens que lorsqu’elle devient témoignage, provoque l’admiration et la conversion, se fait prédication et annonce de la Bonne Nouvelle. C’est ainsi toute l’Eglise qui reçoit mission d’évangéliser, et l’œuvre de chacun est importante pour le tout.
Evangélisatrice, l’Eglise commence par s’évangéliser elle-même. Peuple de Dieu immergé dans le monde, et souvent tenté par les idoles, elle a toujours besoin d’entendre proclamer les grandes œuvres de Dieu qui l’ont convertie au Seigneur, d’être à nouveau convoquée par lui et réunie. Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l’Evangile.
L’Eglise est dépositaire de la Bonne Nouvelle à annoncer. Les promesses de l’Alliance Nouvelle en Jésus-Christ, l’enseignement du Seigneur et des Apôtres, la Parole de vie, les sources de la grâce le chemin du salut, tout cela lui a été confié. C’est le contenu de l’Evangile, et donc de l’évangélisation, qu’elle garde comme un dépôt vivant et précieux, non pour le tenir caché mais pour le communiquer.
Envoyée et évangélisée, l’Eglise elle-même envoie des évangélisateurs. Elle met dans leur bouche la Parole qui sauve, elle leur explique le message dont elle-même est dépositaire, elle leur donne le mandat qu’elle-même a reçu et les envoie prêcher. Prêcher non leurs propres personnes ou leurs idées personnelles, mais un Evangile dont ni eux ni elle ne sont maîtres et propriétaires absolus pour en disposer à leur gré, mais dont ils sont ministres pour le transmettre avec une extrême fidélité. Il y a donc un lien profond entre le Christ, l’Eglise et l’évangélisation. Pendant ce “tempus Ecclesiae”, c’est l’Eglise qui a la tâche d’évangéliser. Cette tâche ne s’accomplit pas sans elle, encore moins contre elle.
II. LES OUVRIERS DE L’ÉVANGÉLISATION
Eglise tout entière missionnaireSi des hommes proclament dans le monde l’évangile du salut, c’est par ordre, au nom et avec la grâce du Christ Sauveur. “ Comment prêcher si l’on n’a pas d’abord reçu mission ?” écrivait celui qui fut certainement l’un des plus grands évangélisateurs. Personne ne peut le faire à moins d’avoir été envoyé.
Mais qui donc a la mission d’évangéliser ?Le Concile Vatican II a répondu avec clarté : “ Par mandat divin, incombe à l’Eglise la fonction d’aller dans le monde entier et d’annoncer l’Evangile à toute créature ”. Et dans un autre texte du même Concile: “ l’Eglise tout entière est missionnaire ; l’œuvre d’évangélisation est un devoir fondamental du peuple de Dieu ”.
Un acte ecclésialQue l’Eglise soit envoyée et mandatée pour l’évangélisation du monde, cette observation devrait éveiller en nous une double conviction.
La première : évangéliser n’est pour personne un acte individuel et isolé, mais c’est un acte profondément ecclésial. Lorsque le plus obscur prédicateur, catéchiste ou pasteur, dans la contrée la plus lointaine, prêche l’Evangile, rassemble sa petite communauté ou confère un sacrement, même seul, il fait un acte d’Eglise et son geste se rattache certainement, par des rapports institutionnels, mais aussi par des liens invisibles et par des racines souterraines de l’ordre de la grâce, à l’activité évangélisatrice de toute l’Eglise. Cela suppose qu’il le fasse, non pas par une mission qu’il s’attribue, ou par une inspiration personnelle, mais en union avec la mission de l’Eglise et en son nom.
De là, la seconde conviction : si chacun évangélise au nom de l’Eglise, qui le fait elle-même en vertu d’un mandat du Seigneur, aucun évangélisateur n’est le maître absolu de son action évangélisatrice, avec un pouvoir discrétionnaire, pour l’accomplir suivant des critères et perspectives individualistes, mais en communion avec l’Eglise et ses Pasteurs.
L’Eglise est tout entière évangélisatrice, avons-Nous remarqué. Cela signifie que, pour l’ensemble du monde et pour chaque portion du monde où elle se trouve, l’Eglise se sent responsable de la tâche de diffuser l’Evangile.
Tâches diversifiéesToute l’Eglise est donc appelée à évangéliser et cependant dans son sein nous avons différentes tâches évangélisatrices à accomplir. Cette diversité de services dans l’unité de la même mission fait la richesse et la beauté de l’évangélisation. Ces tâches, Nous les rappellerons d’un mot.
Et tout d’abord, qu’il Nous soit permis de signaler dans les pages de l’Evangile l’insistance avec laquelle le Seigneur confie aux Apôtres la fonction d’annoncer la Parole. Il les a choisis, formés durant plusieurs années d’intimité, constitués et mandatés comme témoins et maîtres autorisés du message du salut. Et les Douze ont à leur tour envoyé leurs successeurs qui, dans la lignée apostolique, continuent à prêcher la Bonne Nouvelle.
Le Successeur de PierreLe Successeur de Pierre est ainsi, par la volonté du Christ, chargé du ministère prééminent d’enseigner la vérité révélée. Le Nouveau Testament montre souvent Pierre “ rempli de l’Esprit Saint ” prenant la parole au nom de tous. C’est bien pour cela que saint Léon le Grand parle de lui comme de celui qui a mérité la primauté de l’apostolat. C’est pourquoi aussi la voix de l’Eglise montre le Pape “ au sommet le plus haut — in apice, in specula — de l’apostolat ”. Le Concile Vatican II a voulu le réaffirmer en déclarant que “ le mandat du Christ de prêcher l’Evangile à toute créature (cf. Mc. 16, 15) regarde avant tout et immédiatement les Évêques avec Pierre et sous la conduite de Pierre ”.
Le pouvoir plénier, suprême et universel que le Christ confie à son Vicaire pour le gouvernement pastoral de son Eglise, c’est donc spécialement dans l’activité de prêcher et faire prêcher la Bonne Nouvelle du salut que le Pape l’exerce.
Evêques et prêtresUnis au Successeur de Pierre, les Evêques, successeurs des apôtres, reçoivent par la force de leur ordination épiscopale, l’autorité pour enseigner dans l’Eglise la vérité révélée. Ils sont les maîtres de la foi.
Aux Evêques sont associés dans le ministère de l’évangélisation, comme responsables à un titre spécial, ceux qui par l’ordination sacerdotale “ tiennent la place du Christ ”, en tant qu’éducateurs du Peuple de Dieu dans la foi, prédicateurs, tout en étant ministres de l’Eucharistie et des autres sacrements.
Nous donc, Pasteurs, nous sommes tous invités à prendre conscience, plus que tout autre membre de l’Eglise, de ce devoir. Ce qui constitue la singularité de notre service sacerdotal, ce qui donne unité profonde aux mille tâches qui nous sollicitent au long de la journée et de la vie, ce qui confère à nos activités une note spécifique, c’est ce but présent en toute notre action : “ annoncer l’Evangile de Dieu ”.
Voici un trait de notre identité, qu’aucun doute ne devrait entamer, aucune objection éclipser: Pasteurs, nous avons été choisis par la miséricorde du souverain Pasteur malgré notre insuffisance, pour proclamer avec autorité la Parole de Dieu, pour rassembler le Peuple de Dieu qui était dispersé, pour alimenter ce Peuple avec les signes de l’action du Christ que sont les sacrements, pour le mettre sur la voie du salut, pour le maintenir dans cette unité dont nous sommes, à différents niveaux, des instruments actifs et vivants, pour animer sans cesse cette communauté réunie autour du Christ dans la ligne de sa vocation la plus intime. Et lorsque, dans la mesure de nos limites humaines et selon la grâce de Dieu, nous accomplissons tout cela, c’est une œuvre d’évangélisation que nous réalisons, Nous, comme Pasteur de l’Eglise universelle, nos frères Evêques, à la tête des Eglises particulières, les prêtres et diacres liés à leurs Evêques, dont ils sont les collaborateurs, par une communion qui prend sa source dans le sacrement de l’ordre et dans la charité de l’Eglise.
Religieux, Laïcs, Famille, Jeunes
Conclusion :Il n’y aura jamais d’évangélisation possible sans l’action de l’Esprit Saint. En fait, ce n’est qu’après la venue du Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, que les Apôtres partent vers tous les horizons du monde pour commencer la grande œuvre d’évangélisation de l’Eglise.
Les techniques d’évangélisation sont bonnes mais les plus perfectionnées ne sauraient remplacer l’action discrète de l’Esprit. La préparation la plus raffinée de l’évangélisateur n’opère rien sans lui. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur l’esprit des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou psychologiques les plus élaborés se révèlent vite dépourvus de valeur. Nous vivons dans l’Eglise un moment privilégié de l’Esprit. On cherche partout à le connaître mieux, tel que l’Ecriture le révèle. On est heureux de se mettre sous sa mouvance. On s’assemble autour de lui. On veut se laisser conduire par lui.
Or, si l’Esprit de Dieu a une place éminente dans toute la vie de l’Eglise, c’est dans la mission évangélisatrice de celle-ci qu’il agit le plus. Ce n’est pas par hasard que le grand départ de l’évangélisation eut lieu le matin de Pentecôte, sous le souffle de l’Esprit. On peut dire que l’Esprit Saint est l’agent principal de l’évangélisation : c’est lui qui pousse chacun à annoncer l’Evangile et c’est lui qui dans le tréfonds des consciences fait accepter et comprendre la Parole du salut. A travers lui l’Evangile pénètre au cœur du monde car c’est lui qui fait discerner les signes des temps — signes de Dieu — que l’évangélisation découvre et met en valeur à l’intérieur de l’histoire.